LE RAID DES BRITANNIQUES DANS LA BAIE DE MIRAMICHI EN 1758
MARC POIRIER
Un an avant de mourir sur les plaines d’Abraham, à Québec, le brigadier-général James Wolfe reçoit l’ordre du major-général Jeffrey Amherst de détruire les établissements le long de la côte du golfe SaintLaurent, soit ceux du Nouveau-Brunswick d’aujourd’hui et de la pointe de la Gaspésie. Pour les Acadiens de la baie de Miramichi, ce sera un autre «dérangement», mais moins important.
Cette opération s’enclenche peu après la chute définitive de Louisbourg à la fin juillet 1758. Amherst, qui était à la tête de ce siège victorieux, prépare déjà la suite qui doit mener à la fin de la Nouvelle-France: le siège de Québec, prévu pour 1759. Mais avant de s’aventurer dans le fleuve Saint-Laurent, les forces britanniques veulent éliminer toute résistance possible en cours de route, particulièrement le poste stratégique de Percé. C’est plus tard cet automne-là que le lieutenant-colonel Robert Monckton mènera une campagne similaire de destruction des habitations acadiennes le long de la rivière Saint-Jean.
À la fin août, Wolfe quitte Louisbourg à la tête de trois bataillons, accompagnés de neuf navires de guerre. Le 4 septembre, l’escadre est à la baie de Gaspé à GrandeGrève (aussi appelé Grande-Grave). Les habitants, pour la plupart, ont fui dans les bois. Ceux qui sont restés sur place ou ont été capturés dans leur fuite – Wolfe indiquera le chiffre de 140 – sont faits prisonniers. Mais le nombre varie selon les sources.
Des hommes de Wolfe parcourent ensuite la côte gaspésienne vers la baie des Chaleurs, détruisant les habitations, les bâtiments de pêches, les chaloupes et les entrepôts. Tous les occupants des villages de l’île Bonaventure, Grande-Rivière et Pabos semblent s’être enfuis avant l’arrivée des troupes.
EXPÉDITION DE MURRAY À LA MIRAMICHI
Le 12 septembre, un autre détachement de 800 hommes dirigé par le colonel James Murray prend la direction du sud vers la baie de Miramichi. Un pilote autochtone, capturé à Gaspé, les aide à débarquer sur la rive sud de la baie, près d’un poste français à la baie des Ouines, connu aussi sous le nom de baie des vents, et qui deviendra plus tard Bay du Vin.
Lorsque Murray prend pied, l’endroit est désert, sauf pour un chirurgien français nommé Jean-Louis Bazert, son épouse Marie Angélique Laporte et leur fille Marguerite, qui sont faits prisonniers. Bazert informe Murray de l’existence d’un autre établissement du côté nord de la baie. Il s’agit d’un endroit nommé par les Français Chenabodiche, Pointe-à-la-Croix ou encore Pointe-àl’Église. L’établissement est habité par des Acadiens et des Mi’kmaqs, en plus d’un missionnaire récollet, le père Bonaventure Carpentier.
La présence européenne dans la région de Chenabodiche remonte au XVIIe siècle. Dès les années 1620, des Français, occupant un poste de traite à Miscou, trafiquent avec les Mi’kmaqs de la baie de Miramichi. Des prêtres jésuites, également basés à Miscou, parcourent aussi la région à cette période. Plus tard, Richard Denys, fils du commerçant et explorateur Nicolas Denys, à qui on avait accordé le monopole de pêche sur la côte du golfe du Saint-Laurent, de Canseau à Gaspé, avait fait de la Miramichi son lieu d’ancrage général pendant plusieurs années. Il avait érigé un petit fort sur la rive nord de l’embouchure de la rivière.
Il est possible que Richard Denys ait logé à l’emplacement même de Chenabodiche et qu’il soit à l’origine de la construction de l’église en pierre. Il aurait encouragé les Mi’kmaqs de la région à se sédentariser et à y fonder un village.
Dans les années qui suivent le début de la Déportation, quelques milliers de réfugiés acadiens convergent du sud du Nouveau-Brunswick et de l’Île-du-Prince-Édouard d’aujourd’hui pour se retrouver au camp d’Espérance installé sur une île dans l’embouchure de la rivière Miramichi (aujourd’hui l’île Beaubears). Mais on y manque de tout, et les secours promis par Québec ne viennent pas.
Après l’hiver de misère 1756-1757, plusieurs familles quittent l’endroit en espérant trouver un meilleur refuge. Certaines s’établissent ici et là sur les bords de la baie de Miramichi. L’une d’elles, formée de Jean Savoie, de son épouse Anne Landry et de leurs six enfants, s’établit tout près de Chenabodiche, un endroit qui sera appelé Rivière-des-Caches, soit le futur site de Neguac. D’autres Acadiens arrivent dans la région par la suite.
MURRAY DÉTRUIT, MAIS AUCUN PRISONNIER
Lorsque James Murray et son détachement arrivent à Chenabodiche, le même scénario de la baie des Ouines se répète: pas une âme en vue. Ils partent à la recherche des habitants pendant deux jours, mais en vain. Murray fait saisir le bétail et les peaux de castor avant de faire brûler les maisons, les wigwams et la vieille église en pierre, sur la pointe. C’est cette tragédie qui donnera à l’endroit le nom de Burnt Church, nom que portera la Première Nation pendant longtemps avant d’être renommée Esgenoôpetitj, ainsi qu’un petit village voisin peuplé surtout de colons d’origine britannique. Murray porte ensuite son attention sur le camp d’Espérance qu’il veut également éradiquer. Mais les eaux pour s’y rendre sont risquées. Il y envoie deux capitaines qui lui conseilleront tout deux d’abandonner le projet. Le 18 septembre, Murray et ses hommes repartent pour Louisbourg, n’ayant fait qu’une poignée de prisonniers, mais laissant les habitations des Acadiens et des Mi’kmaq en ruines. L’année suivante, Murray prendra part au siège de Québec et deviendra, en 1763, le premier gouverneur britannique du Canada (Québec).
Dans son compte rendu à son supérieur Wolfe, James Murray affirme être persuadé «qu’il n’y a plus un seul homme français dans la rivière Miramichi». C’est évidemment loin de la vérité. D’abord, le camp d’Espérance est intact. Les réfugiés toujours présents sont transférés à Ristigouche, au fond de la baie des Chaleurs, au printemps 1759, et y subiront une autre attaque britannique en 1761.
Peu de temps après le départ de Murray, les Acadiens et les Mi’kmaqs reviennent rapidement dans la région. En 1760, Bagazier, un commissaire français présent dans la région, indique en 1760 qu’il y avait à Miramichi 35 familles, soit près de 200 personnes.
Lorsque la paix arrivera finalement en 1763, et que les Acadiens pourront s’établir sans être pourchassés, Neguac et les deux rives de la baie de Miramichi accueilleront de plus en plus de réfugiés du Grand Dérangement. Leurs descendants y sont toujours.
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