Édition numérique - Acadie Nouvelle

LA FAMEUSE RÉSILIENCE ACADIENNE

RINO MORIN ROSSIGNOL morinrossignol@gmail.com

Elle est entrée dans la légende. D’immortelle, elle est devenue éternelle. Antonine. Tonine pour les intimes et ceux qu’elle souhaitait apaiser, peut-être pour atténuer devant eux le prestige qu’elle portait sur ses épaules. Tonine était de ces âmes bien nées qui font l’honneur de tout un peuple en lui redonnant une dignité meurtrie par l’Histoire.

Elle a donné vie à une Acadie modelée dans la glaise des légendes, loin des figures historiques figées dans la mémoire collective comme autant de statues dans un musée de cire. Une Acadie truculente, cancanant comme une rumeur publique, ne craignant ni la subversion d’une question sans issue, ni la sagesse d’une réponse jaillie des abysses de l’inconscient collectif. Tonine-la-conteuse, rieuse et sérieuse à la fois, maîtrisant l’art de nous révéler à nous-mêmes, à travers les fantaisies de ses personnages, truffées de vérités glanées dans le grand mensonge de la vie, comme il en est de tous les contes.

Après la dépouille éthérée d’une Vierge flottant dans le ciel, après l’irréalité poétique d’une Évangéline louvoyant entre les mots, Antonine est apparue, en chair et en os, authentique incarnation de l’âme acadienne qu’elle fera ensuite rayonner dans son personnage essentiel, la Sagouine. C’est cette âme acadienne que trimbalera ensuite Pélagie dans sa charrette.

C’est donc à juste titre que ce soit un concert d’éloges qui lui ait servi de Requiem. Comme si le cordon ombilical qui la liait à l’Acadie avait repris vie dans le coeur de tous ceux et celles qui l’ont lue, qui l’ont connue, et qui l’ont aimée. Et qui peinent à la voir s’envoler vers cet au-delà qui l’intriguait, disait-elle.

L’hommage qui lui a été rendu, samedi dernier, à la cathédrale l’Assomption, a été à la hauteur de la femme que fut Antonine Maillet. Il n’eut pas été exagéré de lui consacrer des funérailles nationales: qui d’autres en Acadie pourrait y prétendre à l’heure actuelle? Elle était unique.

D’ailleurs, à cet égard, j’ai été frappé que l’on ne souligne pas la présence du Consul de France, Bertrand Cahuet, porteur honoraire de surcroît. Et qu’on ne l’ait pas invité à prononcer quelques mots de circonstance. (À moins que la chose ne m’ait échappé.)

Quand on connaît les liens unissant l’Acadie et la France, ravivés par le général de Gaulle, puis entretenus par ses successeurs à la présidence française, il est difficile de ne pas s’étonner d’un tel oubli!

Depuis l’invitation à Paris de quatre figures acadiennes en 1968, jusqu’au maintien du consulat français à Moncton en 2019, sans oublier la remise du prestigieux prix Goncourt à Antonine Maillet bien évidemment, ces liens privilégiés n’ont cessé de prendre de l’ampleur. Dans ce contexte, comment expliquer cet oubli? Ö protocole, quand tu nous échappes!

Au moment de son décès, en février, je disais qu’Antonine avait laissé à l’Acadie une sorte de feuille de route de ce qu’elle peut être et de ce qu’elle peut faire. À nous de la mettre en action, de l’élargir avec confiance, de l’embellir avec créativité. Mais comment s’y prendre? Comment arpenter déjà dans notre imaginaire les lendemains qui viendront marquer d’autres jalons de l’histoire acadienne? Ce qui lui rendrait vraiment hommage, et qui rendrait vraiment justice à son engagement et à son oeuvre, ce serait qu’on se sente investi, collectivement, du devoir de redorer le blason du fait français en Acadie. Ou du fait acadien tout court, si vous préférez.

Depuis une vingtaine d’années, les quelques poignées de personnes qui osent entretenir des débats publics en Acadie – ainsi que les politiciens obligés, eux, d’y contribuer, bon gré mal gré – font allègrement référence à la «résilience» acadienne. Le mot résilience a remplacé le mot survivance. La résilience évoque à la fois un besoin d’accomplissement et une volonté de surpassement. Et tout ça forme un désir. Un désir qui nous pousse de l’avant, plus loin. Excelsior!, disait-on autrefois. Mais, il me semble qu’on peut aujourd’hui ressentir un affaiblissement de cette résilience dans un domaine pourtant vital: la préservation de la langue française. Je veux dire une langue française qui ne s’écrit ni ne se parle avec des mots anglais. Ce phénomène, qui se répand chez les jeunes et pas seulement en Acadie, inquiète ceux et celles qui décèlent ces signes d’assimilation et tentent d’endiguer ce tsunami en latence.

Antonine Maillet était très sensible à ce phénomène. Et peut-être que pour honorer sa mémoire, on pourrait, en tant que francophones, se lancer dans une grande mise à jour du fait français en Acadie. Identifier les points forts et les points faibles. Concocter des solutions pour aplanir les situations problématiques. Lancer des actions concrètes d’actualisation du fait français dans une perspective acadienne. Que ce soit en santé ou en éducation, ou dans le domaine culturel, le domaine économique, et combien d’autres!

On pourrait commencer par l’éducation. Par exemple: là où ça n’existe pas déjà, on pourrait encourager la création de troupes de théâtre dans les écoles, des concours d’écritures (contes, slam, journaux de classe), lancer un concours d’art oratoire interrégional, la réalisation de courts métrages, des spectacles de finissants dans les polyvalentes, des blogs, des capsules vidéo d’info sur l’Acadie. Tout en français.

Idem sur les trois campus de l’Université. Ainsi que des jumelages d’artistes, athlètes, journalistes, entrepreneurs, et autres, avec une école ou un campus. Des journées portes ouvertes où les élèves seraient invités à venir se familiariser avec l’univers entrepreneurial. Tout ça: en français. Évidemment, il faudrait peaufiner le tout. Avec l’appui des médias, des gouvernements, institutions et autres commanditaires. Le but: revaloriser le français dans le quotidien des jeunes. Donc principalement en milieu éducatif.

Et, encore une fois: tout en français! Les limites sont infinies! Tout cela est possible. C’est à ça que sert la fameuse résilience acadienne. Et de là-haut, Tonine sera joliment contente!

Han, Madame?

DE TOUT ET DE RIEN

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2025-04-16T07:00:00.0000000Z

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